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Contrairement à Scoop, qui ne devait son seul point commun avec Match Point la présence de Scarlett Johansson, ce Cassandra’s Dream fonctionne presque en dyptique avec ledit Match Point. (D’ailleurs, ai-je rêvé l’apparition de James Nesbitt en détective, à la toute fin, à savoir l’un des deux policiers que l’on suivait un peu dans Match Point ?)

Le sujet n’a pas grand chose à voir avec cette histoire d’adultère qui finit mal ; ici il s’agit de deux frères qui vont être confrontés à un problème moral, pour de l’argent, tout doucement, tout bêtement, tout simplement.
Et pourtant, ces deux frères font écho à Chris (Jonathan Rhys Meyers) : là où lui n’avait aucun scrupule, aucune hésitation, aucun problème à prévoir simplement une action efficace et irréversible, les doutes, les égarements et les imprévus que vont rencontrer Terry et Ian trouvent une résonance toute particulière. Va-t-il en être de même pour eux que pour Chris ? L’atroce impunité, l’amertume éternelle ? Les personnages étant, contrairement à Chris, profondément attachants l’un et l’autre, c’est un tout autre point de vue que choisit Woody Allen.

Sa mise en scène est aussi simple et légère que le sujet est chargé. On pourrait imaginer ce que, sur une histoire pareille, une réalisateur épris de virtuosité et de grandiloquence aurait pu faire. Personnellement je me réjouis de cette discrétion, car il suffit d’un élégant mouvement de caméra, de l’abri ridicule que fournit un arbre sous une pluie torrentielle, du nom énigmatique d’un bateau, du regard d’un personnage qui empoisonne une bière, l’étincelle de ce regard qui fait que l’on sait ce qui va suivre… Il suffit de ces détails pour faire naître des milliers de choses.
Là où Woody Allen choisissait délibérément un personnage profondément antipathique, il choisit ici de nous faire aimer ces deux frères, de nous y faire nous reconnaître. Il est d’ailleurs incroyable de voir à quel point le film met du temps à démarrer ; je ne sais combien de minutes se passent sans qu’il y ait de noeud, d’intrigue, de péripétie ; la tension naît alors de cette absence-même, et du mauvais augure que sous-entend le prénom féminin du titre… Comme dans la tragédie antique, on sait que le malheur va arriver, et on l’attend, on guette les signes, on veut le prévoir.

De Cassandre, on ne verra pas la trace au sein du film, à part dans un drapé blanc, peut-être, ou dans une discussion sur les tragédies grecques. Médée est évoquée, la pire des meurtrières, celle qui commet le pire crime : celui de ses propres enfants ; en effet quel pire crime que celui qui intervient dans les liens du sang ? Clytemnestre aussi est citée, personnage vanté comme le plus beau, et qui est justement celle qui tua Cassandre, en même temps que son Agamemnon de mari.

Tout se fait ainsi, par légère référence, par effleurement, sans violence, sans heurt, sans scène-choc. La rencontre de Terry et Ian avec Martin Burns, ironie tragique par excellence, en est une illustration parfaite. Au lieu de paraître invraisemblable et truquée, cette rencontre, par la simplicité de ce qui a précédé, nous apparaît comme authentique, et d’autant plus insupportable.

La simplicité se retrouve aussi dans le jeu des acteurs,avec en tête Ewan McGregor, excellent comme souvent, et Colin Farrell, surprenant dans un rôle plus fragile que d’habitude, jeune homme étonnament pur, profondément blessé,  et dont l’équilibre constitue la colonne vertébrale du film.

Le Rêve de Cassandre est une réelle tragédie, à l’époque où ça n’existe plus parce qu’on n’y croirait plus ; on est loin des règles antiques, des masques et des cothurnes, des personnages mythologiques que le public ne connaît plus, mais l’essence, la pitié et la terreur y sont bel et bien.

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