5.png

Jeanne (Sophie Marceau), plongée dans l’écriture d’un premier roman, constate des changements mystérieux autour d’elle, et voit son corps se transformer… Son entourage ne semble pas s’en apercevoir. Troublée, elle découvre chez sa mère une photographie qui la met sur la trace d’une femme, en Italie. Jeanne, désormais transformée (Monica Bellucci), y trouvera la clef d’un étrange passé…
[synopsis issu du dossier de presse]

La raison d’aller voir ce film malgré les avis négatifs de mon entourage ? Le souvenir de l’excellent Dans ma peau, premier film de la réalisatrice, sorti en 2002, dont elle avait aussi écrit le scénario et interprété le rôle principal.

Dans Ne te retourne pas, on retrouve quelques thématiques, quelques sensations que l’on avait déjà pu percevoir dans le premier film : la coexistence d’un trouble psychique, touchant à l’identité, avec une vie quotidienne urbaine, moderne et banale ; la question du corps, du changement corporel, de son lien avec l’esprit ; un compagnon masculin dont la présence n’est jamais suffisante, jamais assez apaisante ; et cette sensation, terrible, d’être étranger à son propre monde, puis à soi.

Mais le traitement du sujet est ici peut-être encore plus extrême que dans Dans ma peau. Marina de Van a choisi deux actrices pour interpréter ces troubles : Sophie Marceau et Monica Bellucci, avec lesquelles elle joue, qu’elle pétrit, modèle, façonne. L’une des premières faiblesses du film se situe en fait ici : ce ne sont pas les plus grandes actrices du monde, et il y a quelques moments de jeu où l’on décroche, tout simplement parce que l’incarnation s’arrête et se transforme en performance.

L’autre faiblesse du film est l’usage peu heureux de certains artifices (les lentilles de couleur, notamment). Là encore, même si l’idée est bonne, sa mise en Å“uvre est limitée et produit chez le spectateur un recul qui n’est pas favorable à l’immersion dans le récit.
Pourtant, quelques autres artifices très simples (je pense à cette idée toute bête du maquillage d’un seul oeil), peut-être justement parce qu’ils sont plus simples, fonctionnent mieux, et arrivent à l’effet voulu : produire du grotesque.

Et c’est peut-être là que Marina de Van perd quelques spectateurs. Ah ça non, elle n’est pas dans le joli, dans les crises existentielles propres et prêtes à passer en prime time. Pas non plus de misérabilisme et de voyeurisme. Non, la réalisatrice se place dans une vraie position d’artiste, et choisit un traitement extrême, et cette idée de grotesque est l’une des premières choses qui viennent en tête à la vision du film : ce décalage avec la réalité, cette réalité qui devient de plus en plus bizarre, de plus en plus étrange, de plus en plus ridicule, et, à mesure que le ridicule grossit, et que le rire devrait surgir, c’est l’effroi le plus total qui nous remonte dans l’échine.

Car oui, Ne te retourne pas est un film qui m’a profondément terrifiée. La mise en scène de la folie y est si brillante, si juste, qu’elle y devient terriblement réelle, au-delà du fantastique. Qu’on peut la ressentir. Se rappeler de ces moments où l’on perd prise, où tout vacille. Jouant avec ses monstresses dans la première partie du film, Marina de Van s’offre ensuite une escapade esthétique en Italie, lorgnant du côté du pays où on tournait les films dans toutes les langues et où on redoublait les voix par-dessus, et surtout pays du giallo, avec, ici aussi, cette sorte d’enquête doublée de fantastique. Malgré une certaine stagnation du récit à ce moment-là (le moment où le personnage n’obtient aucune réponse et se heurte perpétuellement à un mur s’éternise peut-être un peu trop, surtout en comparaison de la rapidité du dénouement), ce passage italien est fascinant par ses jeux avec tous ces codes, et par l’effroi qui s’en dégage, presque en permanence, que ce soit par le bruit de pas d’une petite fille morte ou par une scène de danse folklorique qui dure, dure, dure.

Au final, on est donc devant un objet extrême, sans compromis quant à ses choix, ce qui donne lieu parfois à quelques ratages, mais qui n’empêche pas une fascination totale : il n’est à ma connaissance personne d’autre dans le paysage cinématographique français qui sache créer tout cela, ce grotesque, cette transposition d’un trouble psychique, et donc intérieur et invisible, à l’univers extérieur et visible, et cette inquiétude permanente, terrifiante.

J’attends le troisième avec une grande impatience.

Parcourez d’autres billets :