En 1916, le chef de l’état-major français ordonne au général Mireau de donner l’assaut contre une position allemande réputée imprenable, surnommée « la fourmilière ». L’opération est, même sur le papier, totalement suicidaire. C’est le régiment du colonel Dax qui mène l’attaque ; et comme on pouvait le craindre, les soldats tombent les uns après les autres, et les survivants sont obligés de se replier. Mireau, hors de lui en voyant l’échec d’une opération qui, réussie, lui aurait valu une promotion, ordonne que trois hommes soient traduits devant le conseil de guerre, puis exécutés, pour « lâcheté ». Le colonel Dax entend bien défendre ses hommes devant cette profonde injustice.

Eh oui, figurez-vous. Il me reste quelques Kubrick à découvrir. Celui-ci en faisait partie, jusqu’à récemment. Je n’avais jusqu’ici jamais eu l’occasion ni la volonté de le regarder, car je craignais, pour tout dire, un film un peu austère, sur un sujet très masculin, qui ne me parlerait pas vraiment.

Bien sûr, l’ami Stanley m’a bien eue.

J’ai eu un peu peur pendant les quelques minutes de dialogues très compacts et assez difficiles d’accès par lesquels le film s’ouvre (et j’ai pensé alors que David Fincher, avec sa scène d’ouverture de The Social Network, n’avait rien inventé…) Et puis j’ai glissé tout doucement dans cette intrigue, cette histoire de pouvoir, de chaîne hiérarchique où la pression se transmet, de haut en bas, pour peser de tout son poids sur les moins gradés ;  ces dirigeants qui, plus ils sont haut-placés, puis ils feront sembler d’ignorer qu’ils demandent l’impossible et plus ils s’indigneront des échecs prévisibles provoqués. (Oui oui, ça marche encore très bien aujourd’hui). A ce sujet, je vous passe l’histoire de la censure du film en France (puisque, sorti en 1957, il ne fut diffusé chez nous qu’en 1975), car tout le monde la connaît, non ?

Le film se fait tableau de cette guerre-boucherie, et donne toute la place à ces poilus sacrifiés. Dans les détails, il se fait aussi portrait des pires travers humains, des petites et des grandes lâchetés, qui sont, dans un sens, le thème principal du film. Le tout est traversé, comme souvent chez Kubrick, d’un humour discret, qui se cache dans de petites choses, un humour un peu désespéré.
Kirk Douglas, dans le rôle du colonel Dax, est absolument incroyable. C’est un acteur que je connais finalement assez peu, mais il est vraiment éblouissant et très touchant dans ce rôle d’un colonel intègre mais totalement impuissant. Dans la scène du procès, où il défend des hommes dans un combat évidemment perdu d’avance, il est magnifique de sincérité.
Les seconds rôles sont aussi excellents, en particulier les condamnés, et leurs affrontements très bien vus lors de leurs dernières heures, enfermés tous les trois. Leurs trois attitudes, différentes comme autant de réactions possibles face à l’injustice et face à la mort, sont fascinantes et très bien écrites.

Le tour de force, c’est cette scène finale, très théâtrale (et donc très kubrickienne), avec cette jeune allemande (interprétée par la future épouse du cinéaste), livrée en pâture aux soldats transformés en bêtes par les privations et par les atrocités qu’ils traversent, et la chanson qui s’ensuit.
Moment de grâce absolu, très écrit, très forcé, et pourtant irrésistiblement bouleversant, parce que cette comptine, ils la connaissent aussi, ils ont la même, de l’autre côté de la frontière (je ne sais pas si c’est le cas, mais c’est comme ça que je l’imagine), et au fond, oui, les petits garçons qu’ils ont été autrefois ne sont pas tout à fait morts. Pour quelques minutes tout du moins, quelques minutes de répit, hors du temps, hors de la guerre, avant de replonger dans l’horreur qui les attend.

Note : ★★★★★★

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