Le film aborde de manière très frontale la question d’une addiction sexuelle, celle de Brandon, trentenaire new-yorkais, vivant seul et travaillant beaucoup. Quand sa sÅ“ur Sissy arrive sans prévenir à New York et s’installe dans son appartement, Brandon aura de plus en plus de mal à dissimuler sa vraie vie…

Le rôle de Steve McQueen dans la carrière de Michael Fassbender est primordial. S’il est vrai que c’est François Ozon qui nous l’avait fait découvrir dans Angel, c’est en revanche bien le réalisateur britannique qui, dans son premier film, Hunger, nous avait montré à quel point Fassbender est un acteur exigeant, extrême, et engagé dans son métier, à travers son interprétation de Bobby Sands, et de sa grève de la faim. Déjà, le corps de l’acteur était au cÅ“ur du film : sa transformation, son incarnation, son omniprésence, son trouble.

Désormais lancé dans une carrière internationale qui explose en cette fin d’année 2011, Fassbender n’a pas oublié celui qui lui a donné plus de visibilité et continue à travailler avec lui. Shame est leur deuxième collaboration, et là encore, tout est question de corps, un corps qui encombre, un corps qu’il faut vider, de son énergie, de ses fluides.

Le sujet est délicat, car comment traiter une addiction qui, très vite, peut glisser dans le registre du boulevard ? Justement, la frontière est fine, et le grotesque n’est jamais loin. Personnage pathétique au sens propre, Brandon, malgré ses airs d’ « homme comme les autres », souffre, fait souffrir, et nous inspire de la pitié. Une vraie tragédie grecque. On se prend d’ailleurs à craindre le pire pour sa sÅ“ur, la dure-mais-fragile Sissy, mais le pire arrive déguisé, pas vraiment là où on l’attendait.

Ces deux personnages brisés (par quoi ? on ne le saura pas vraiment, et peu importe) dont la relation est endommagée à jamais à cause de leurs blessures respectives, qui les empêchent de se lier vraiment l’un à l’autre, sont le centre émotionnel du film, ce à quoi on essaie de se rattacher, dans cet univers urbain si désespéré. Et ce n’est pas chose facile. Steve McQueen n’est pas de ces réalisateurs qui vous mettent à l’aise, vous indiquent où vos sentiments doivent pencher. Il n’y a qu’à voir comment il filme Carey Mulligan qui chante une version intimiste de New York, New York, dans un très long plan fixe qui nous oblige à nous accrocher, vaille que vaille, à mesurer les hésitations, les respirations, les moindres mouvements de bouche et de cils… Étrange et décontenançant, mais bizarrement touchant. Le film fonctionne ainsi, par petites touches d’humanité, comme ce personnage féminin « réel » interprété par Nicole Beharie, en particulier durant une scène de restaurant, fausse respiration, fausse lumière, faux espoir.

Le film est un parcours piégé. Très facile de voir de l’anecdotique et du complaisant (voire du trivial) là où se déroulent en fait des drames ; facile de voir un banal récit urbain là où on nage dans un New York littéralement infernal. On sort de la salle un peu hébété, avec l’impression de ne pas avoir tout assimilé, et même, d’avoir vu un film un peu superficiel. Et puis le temps passe, les images reviennent, pas les images-choc, mais d’autres, et tout prend plus de sens. Il est difficile de s’accrocher émotionnellement au film de façon immédiate, c’est peut-être son défaut – à moins que ce ne soit totalement voulu.

Note : ★★★★★☆

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